N° 25 - Deir al-Médîna... Le village des artisans de la tombe (du pharaon) - mars 2002
- Editorial -
En ce printemps 2002, le site de Deir el-Médineh (ou Deir al-Médîna selon la convention retenue dans nos pages) revient au devant de la scène grâce l'exposition que le Louvre lui consacre. À cette occasion, nous nous sommes proposé de participer cette redécouverte en abordant quelques aspects de l'histoire et de l'archéologie du site.
Les alea de l'histoire et de la conservation, les réalités de la recherche archéologique, ont scindé la culture égyptienne en deux sphères distinctes : le monde des vivants, installé dans la vallée, a été recouvert par les alluvions et par des occupations plus récentes, aussi est-ce la pierre (l'architecture funéraire) que le visiteur contemporain rencontre en premier lieu aux marges de l'espace cultivé, en bordure du désert. L'originalité de Deir al-Médîna réside dans le fait que ce site, venant réconcilier les deux mondes accidentellement séparés, laisse entrevoir la réalité de la vie égyptienne par de multiples illustrations d'une vie humaine, de ses contingences et de ses rêves, de l'intendance et des arts.
C'est en effet dans cet oued, situé en contrebas de la montagne thébaine, que s'installèrent dès la XVIIIe dynastie les ouvriers de l'"Institution de la Tombe", chargés de creuser et de décorer les hypogées royaux de Biban el-Molouk. Ils formaient l , avec leur famille et leurs serviteurs, un microcosme placé sous la juridiction du vizir et régit par ses règles, ses institutions. L'archéologie et la philologie ont mis en évidence de nombreux témoignages issus de ce site isolé et désertique : ostraca et papyrus, administration et littérature en tiennent la chronique. Car il ne faut pas s'y tromper, ces gens étaient des artisans d'art bien plus que des ouvriers et si leurs conditions de vie peuvent nous sembler précaires, elles restent bien supérieures la moyenne des Égyptiens d'alors, tout comme d'ailleurs le niveau d'instruction. Il reste que pour une fois la parole est rendue aux vivants et qu' ce titre Deir al-Médîna constitue un reflet de la vie égyptienne, dont notre connaissance est plus que lacunaire. Guillemette Andreu nous fait l'amitié d'évoquer ici la redécouverte du site, l'aventure Bruyère qui permit de mettre au jour cette incroyable documentation et de nous faire pénétrer dans cette petite communauté, strictement hiérarchisée et organisée. Cette cohabitation, créant des sociabilités, connu nécessairement des conflits. François Neveu et Pierre Grandet évoquent justement le règlement des rapports humains. Le premier observe les institutions de la communauté au travers de la chronique judiciaire du village. Le second pour sa part, évoque les problèmes de succession en étudiant le "testament" d'une dame ayant vécu juqu' un âge plus que respectable, ses dispositions nous renseignant tout la fois sur les coutumes familiales, le niveau de vie, et, de manière plutôt inattendue mais fort heureuse, sur la production littéraire du lieu. Associé plusieurs nécropoles, le village vivait naturellement avec ses défunts. Sylvie Donnat se penche sur un document rare retrouvé Deir al-Médîna. Il s'agit d'une lettre au mort adressée par un homme son épouse défunte : protestation d'amour, plainte de l'abandon dans lequel cette dernière laisse son mari constituent un témoignage touchant des relations que les Égyptiens entretenaient avec leurs morts. Dans un autre registre, Dimitri Meeks, grâce une analyse paléographique des tombes, montre combien des textes qui peuvent sembler uniformes, au prime abord, gardent en réalité l'empreinte de la main qui les a tracés. Ce champs de recherche très prometteur offre d'intéressantes perspectives pour l'analyse de la structure et du fonctionnement du système hiéroglyphique.
Les vestiges et la documentation de Deir al-Médîna permettent aisément, comme nous venons de le voir, de glisser du monde des vivants celui des morts. Et, chacun sait que les ouvriers attachés aux nécropoles royales aménagèrent pour eux-mêmes et leurs familles des tombes en bordure du village. Jean-Luc Bovot en esquisse une typologie : tombes, rupestres ou construites, idéalement associées une cour, une chapelle coiffée d'une pyramide et un puits. Il en présente ensuite une population non négligeable, les chaouabti, statuettes faisant office de serviteurs funéraires : des "familles" se distinguent d'une tombe l'autre, et si leur qualité est inégale, des styles s'affirment nettement.
Enfin Matilde Borla et Elisa Fiore Marochetti évoquent quelques aspects des collections du Musée égyptien de Turin qui reçut en 1824 la collection Drovetti (celle qui fut refusée par la France et achetée par le roi de Sardaigne) contenant de nombreux objets provenant de Deir al-Médîna. On perçoit ici combien les musées offrent de précieux
